Ça dépasse l’entendement ! Comprenez-moi bien, nous ne sommes pas contre les éoliennes, loin de là, mais encore faut-il avoir assez de sagesse pour les installer au bon endroit ! S’il est vrai qu’on nage dans les surplus d’électricité présentement au Québec, et on a sacrifié presque toutes nos rivières importantes pour y arriver, devons-nous sacrifier, en plus, nos milieux naturels les plus remarquables pour installer des éoliennes, même si les éoliennes constituent un choix que nous continuons de promouvoir ?
Peut-être ne connaissez-vous pas le massif du Sud, qui occupe les premiers sommets des Appalaches dans le sud du comté de Bellechasse ? Alors il est temps pour vous d’y faire une visite avant que l’ouragan de cet autre beau projet du gouvernement Charest l’ait saccagé. Savez-vous ce que ça représente d’implanter ces 75 éoliennes dans un boisé comme celui-là ? Il faut tout d’abord construire un chemin d’accès de 42 km, lequel va desservir tous les sites de construction et éventuellement de service de ces éoliennes. Ensuite il faut déboiser des superficies d’au moins un hectare (ha) pour
chaque éolienne, puis il faut construire des lignes de transport d’énergie pour amener cette électricité à bon port. Ainsi, on va devoir faire disparaître, à tout jamais, environ 400 à 500 ha (4 à 5 km2) d’un boisé exceptionnel qui recèle, n’en doutez pas, toute une panoplie d’espèces qu’on devrait rêver de conserver. En particulier, une grive plutôt rare — la grive de Bicknell, pour les spécialistes — qui niche sur ces sommets dans des sapinières très denses et qui fréquente, malheureusement, les mêmes sites que ceux convoités par les installeurs d’éoliennes. De plus, plusieurs autres espèces d’oiseaux
seront affectées par le morcellement de l’habitat. Vous connaissez les bilans sur la biodiversité dans le monde ? Actuellement, elle n’en mène pas large !
Mais pensons aussi à nous, les humains. Cette superbe montagne boisée et, répétons le, localisée dans un parc, nous rend des services remarquables. Comme ça, tout bonnement, sans rien demander en retour. Quels sont-ils ces services ? Tout d’abord, l’eau. C’est dans ce boisé que trois rivières importantes de la rive sud prennent leur source : la rivière du Sud, la rivière Etchemin et la Daaquam. De plus, il y a un transfert d’eau, caché à notre regard, par le biais de la nappe phréatique que le boisé régénère et qui s’écoule lentement dans la plaine pour alimenter les puits artésiens des municipalités avoisinantes. Et vous pouvez être certains que c’est de l’eau propre, car ces boisés sont d’efficaces purificateurs d’eau. Ces écoulements de nappes phréatiques et de rivières ne s’interrompront pas si on construit ces éoliennes, mais une bonne partie de l’eau va plutôt s’écouler en surface et provoquer de l’érosion des sols, affectant ainsi l’approvisionnement des nappes phréatiques et des rivières. Et l’exemple aidant, le déboisement va sans doute se poursuivre pour mille et une raisons, dont un accès facilité par les 42 kilomètres de voies construites pour les éoliennes, de sorte qu’éventuellement l’approvisionnement en eau des municipalités pourrait être touché, de même que sa qualité.
Il y aussi du monde qui fréquente ce parc : au moins 40 000 visiteurs qui vont y faire des randonnées, de l’observation d’oiseau, du ski, de la motoneige, même de l’équitation, et qui trouvent dans ce parc un milieu qui satisfait leurs besoins spirituels, esthétiques et récréatifs. L’industrie forestière y trouve aussi son compte : elle fait des prélèvements qui sont compatibles avec la vocation du territoire et les exigences de la conservation.
Tous ces services rendus par cette montagne boisée valent-ils plus que les bénéfices éventuellement générés par ces éoliennes ? Et surtout, qui va en profiter ? La population locale et régionale, ou une autre de ces multinationales ?
On se demande donc pourquoi construire un parc d’éoliennes à cet endroit qui, soit dit en passant, est une terre publique appartenant donc à vous et moi, et qui est une sérieuse candidate à une éventuelle désignation comme aire protégée. D’autant plus que le sud du Québec est fortement déficitaire à cet égard (seulement 1,8 % d’aires protégées dans cette région comparativement à la moyenne nationale de 8 %). On a donc notre mot à dire sur ce qu’on y fait, mais, comme dans bien des dossiers, ce gouvernement ne nous laisse pas la chance de lui en faire part avant de prendre ses décisions. Il y a tellement de sites qui seraient plus convenables pour construire ces éoliennes : pourquoi ne pas y déménager ce projet ? Y-a-t-il quelqu’un à l’écoute?
Charles-Antoine Drolet, biologiste
Vice-président de Nature Québec

