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Ce brave Raymond

André Poulin par André Poulin
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Article mis en ligne le 8 mai 2008 à 12:58
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Ce brave Raymond
Feu M. Raymond Jacques.
Ce brave Raymond
(NDLR) En mémoire de M. Raymond Jacques décédé le mercredi 30 avril au Centre de santé et de services sociaux des Etchemins, et en hommage posthume à ce bénévole remarquable nous publions, ci-après, le billet écrit par Jean St-Hilaire dans La Revue de l’entraîneur, édition des mois d'octobre à décembre 1982 et qui lui était consacré. Ce texte décrit de façon imagée, ce coloré et attachant personnage pour ceux qui l'obt côtoyé.

C’était au temps où les filles se paraient de belles joues rouges sans fard. Trois rangées frileuses de lampes oscillaient au vent. Tantôt critique, tantôt chauvine, ma petite ville natale pratiquait une couple de fois la semaine sa religion du hockey. Neige au genou, tuque au nez.

Cet hiver-là, le froid nous avait sournoisement fait faux bond à la porte des éliminatoires de fin de saison. Il avait fallu « détailler » à l’Aréna du Parc Victoria, à Québec, ce qui revenait par les routes du temps à une expédition considérable depuis Lac-Etchemin.

Endimanchés comme jamais, nos supporteurs accusaient le dépaysement autant que nous. Assis au chaud, il pouvaient houspiller « l’ennemi » sans démordre, sans avoir, de dix minutes en dix minutes, à jouer du coude autour de la « truie » pour se décongeler. Sans tuque ni cache-oreilles, nous n’allions pas manquer pour notre part de faire nos jars.

Ce dimanche-là, comme d’habitude, notre coach Raymond Jacques avait inspecté ses vaillantes troupes à la messe de onze heures. Pendant le prône, sur le parvis. Mine de rien. Nous avions appris à redouter ses pupilles d’anthracite. Elles savaient accuser. Elles condamnaient en silence ceux d’entre nous, qui avions servi d’éponges aux impiétés de la nuit….

Nous jouions cet après-midi-là contre un club de lurons de notre acabit que nous dominions habituellement en filant de la dentelle. Une maille à l’envers, une maille à l’endroit et le match serait à nous.

C’était mésestimer la subtilité de nos opposants. Les gars avaient changé de stratégie : ils étaient sobres ! Tous, conte toute attente. Ils ne venaient pas jouer pour passer le temps, ils s’amenaient pour accomplir. Au premier vingt, nous donnions l’impression d’une corvée de belles dindes détalant devant le coyote. Nous affichions la rigueur organisationnelle de la basse-cour, nous partagions égalitairement et piteusement le fardeau de la débandade.

3-0 pour les plus sobres au premier gong…Raymond nous avait rejoint dans le vestiaire du pas contondant du grand-père de Caïn. Les sourcils vengeurs, il promenait un regard bas, à la hauteur de la satisfaction que lui avait procurée notre jeu. Nous allions en prendre pour notre varicelle.

« Perdre 3-0 contre c’te bande de ¨pochetons¨! Zavez pas honte! Vous patinez comme une ¨gang¨d’abeilles qui rôdent autour d’une fleur empoisonnée! » Le tout épicé d’épithètes indiscibles qui ne pouvaient qu’accentuer le courroux de notre mentor.

La ruche était touchée. De clins d’œil obliques en rictus irrépressibles, un courant fou s’était mis à éteindre la luette de la quinzaine d’intimés qui, il y a un instant à peine, se recroquevillaient de honte sur le banc. N’y tenant plus, nous avions pouffé de rire. Dans un premier temps, Raymond s’était rebiffé. La mutinerie, quoi! Son chapeau emprunté à Toe Blake en frémissait. Puis il avait consenti un sourire, pour bientôt se gratter la tête, signe précurseur d’abandon, et finalement succomber au rire général.

Nous sortions du bagne, nos chaînes étaient tombées. Si ma mémoire n’est pas trop fleurie, nous avions gagné ce match. Comme en d’autres occasions auparavant, notre coach nous avait surpris. Il nous avait étonnés par une de ces incongruités qui peuvent renverser le cours des choses. Il nous avait rappelé sans accusation explicite à nos responsabilités envers le groupe, à l’évidence qu’il n’y a pas de fierté collective possible sans loyauté de tous et chacun dans l’effort.

Ce brave Raymond. La plupart d’entre nous « subissions » sa tutelle depuis nos années pee wee. Il avait beaucoup donné sans retour. Sa vision d’une équipe subjuguant la Beauce orgueilleuse – Lac-Etchemin est situé en périphérie nord-est de cette belle région – se heurtait à notre babillage de grands enfants plus férus de bon temps que d’accomplissement compétitif. Nous aimions gagner, c’est sûr, mais quand nous perdions, nous trouvions toujours de bonnes raisons…!

Maintenant élevés au « grand club », nous estimions avoir atteint notre but, ce qui ne nous empêchait pas de nous sentir parfois coupables de ne pas partager son rêve ardent. Comme si nous nous tenions pour usurpateurs de la confiance qu’il nous portait. Ce dimanche de fou rire, nous avions voulu nous faire pardonner notre samedi de joyeux crustacés et des années d’injustice bénigne envers cet homme qui tenait plus que nous à notre honneur.

C’était au milieu des années soixante, à une époque où la révolution tranquille s’accomplissait malgré le sport. Le hockey canadien ne souffrait pas encore d’angoisse malgré les rossées slavo-suédoises de ses émissaires amateurs. Pas de doute, il était le meilleur. La preuve on accourait de partout « pour apprendre » de nos mal-appris! Nos pros pouvaient dormir en paix, eux qui jouaient par instinct, eux dont le code génétique recelait les artifices du hockey le plus sublime.

Raymond ne nous en voudra pas trop de divulguer le « système » qu’il avait fait sien dans ce contexte…euh…foisonnant d’idées et de progrès tactiques, hic!

Ses principales composantes revenaient à ceci : stratégie : « On patine à 150% », ce qui n’est pas piqué des vers comme intensité. Tactique : « D’la combine en masse ». Technique : « Faut que ça ¨fowligne¨ .» Honnêtement, je n’ai jamais su ce qu’il entendait par là, ayant peu lu Descartes dans ma jeunesse. Mais d’après l’accent nerveux qu’il mettait sur ce mot, j’en déduisais que ça signifiait quelque chose comme « il faut que ça passe », ou « faites-vous en pas pour votre douzaine d’œufs, on a retrouvé la mère des pondeuses ».

Raymond nous eut-il insufflé beaucoup de science sans générosité que nous lui serions redevables de peu de choses. Il nous aurait peut-être appris à gagner notre vie dans le hockey, pas nécessairement à vivre mieux.

Aux dernières nouvelles, il besognait encore dans la poussière de glace. Bénévolement, passionnément, et parions, plus efficacement que jadis. Il est de ceux qui ont toujours répondu « présent » sans trop se demander pourquoi. Simplement parce que vivre, c’est pétrir la vie, c’est s’engager et refuser de basculer dans l’indifférence. De ceux qui ont appris à encaisser dix critiques pour un merci. De ceux dont on garde parfois un souvenir attendri, mais qu’on oublie trop souvent, sans remords, pour se repaître distraitement des prédicats des commerçants du sport.

Jean St-Hilaire

La Revue de l’entraîneur

Octobre-décembre 1982

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